La Vie d'après (extrait 8) roman par M. Yve - tous droits réservés -
(suite de l'extrait 7)
Je voudrais entraîner J.-B. à s’exprimer au sujet de « La Vie d’après ». Je n’y parviens pas. Ce garçon ne s’exprime pas sur le mode des réponses aux questions posées. On le juge aux actes. Ceux-ci sont d’une infinie bonté, il est capable des attentions les plus délicates, comme celle d’enfermer des roses dans des bocaux pour détourner l’interdiction de l’hôpital ou encore celle de m’offrir un poste radio avec le système RDS pour trouver FIP, mon onde favorite.
SMS de Moi-même à J.-B., du 17 novembre 2007, 20h45 : - Par moments, je craque. Bien sur c’est toujours lorsque tu es loin. Pardonne-moi de plonger comme ça. Etre dehors souligne d’un coup le fait d’être malade. Les effets visibles de la maladie me rongent, je me croyais à l’abri de ça. Je t’aime très fort et te promets d’être le + fort possible. Merci pour ta patience. Merci de me comprendre
Au risque d’être injuste je me demande si J.-B. ne ferait pas tout ça pour un autre… Je sens aussi qu’il trouve que je ne suis pas assez patient, que je suis démesurément angoissé. Je ne peux m’empêcher de trouver ses séjours courts, même si je sais qu’il fait ce qu’il peut, qu’il est fatigué, qu’il est chef d’une entreprise de dix personnes qu’il faut tenir. Notre relation est tellement fraîche, nous n’avons pas eu le temps de vivre ensemble ; je connais et cerne mal ses fonctionnements. Je crois qu’il faut lui laisser beaucoup de liberté et je crains de lui mettre une pression trop forte.
Ai-je des crises de doute parce que L. a miné le terrain et fait vaciller ma confiance ? Ces crises de doute sont-elles injustes ? Régulièrement la question du rôle qu’O. joue à ses côtés est lancinante. Tous les soirs ils s’endorment à côté l’un de l’autre. Ils ont sans doute des discussions (de couple), bien plus longues forcément que nos conversations téléphoniques.
Au début, quand j’étais à Saint-Louis, J.-B. me disait d’appeler, même en pleine crise d’angoisse, la nuit. Il ne le fait plus. Je reçois peu de sms. – Ai-je raison de m’angoisser quand je n’ai pas de nouvelles pendant trois heures ? Je ne devrais sans doute pas penser aux vers de cette chanson de cette chanson de Gainsbourg où il susurre :
- En amour il y en a toujours un qui souffre et l’autre qui s’ennuie, me dit Balzac chaque nuit.
Pourtant…
Tant d’idées noires me polluent l’esprit. Comme celle-ci : je sais que J.-B. a le sang chaud. Un jour, après l’amour, en remontant dans son fourgon, ne m’a-t-il pas dit en toute franchise :
- Je suis une pute !
Et voici sept semaines que nous n’avons pas eu de sexe… je suis obligé de m’avaler un quart de Lexomil en pleine journée quand je me fais mille idées. Je continue vaille que vaille à m’accrocher au message vocal laissé par J.-B. sur la messagerie de mon mobile le six novembre dans lequel il répond sincèrement (il répond, ce qui n’est pas si souvent !) à mes angoisses, m’assurant de son amour, me rassurant. Quand il m’a laissé ce message, il était seul sur la route entre Anglet et son village des Landes, au sortir d’une de ses séances d’apprentissage de la numérologie.
Bien évidemment, en amour, on devient vite exigeant, je vais un peu mieux et aussitôt je voudrai me projeter, faire des projets d’avenir. Ce week-end, dimanche soir et lundi nous serons seuls, il faut que je l’amène doucement sur le terrain des échanges de points de vue. Dieu, que je rêve qu’il me fasse une place dans sa maison-cabane sous les pins ! S’est-il débarrassé des canards qui « apportent plein de maladies » en projetant qu’un jour je serai là ? Il y a encore et toujours ce mystère O., finalement selon les dires de J.-B. devenu pour lui un ami (?), presque « le seul » dit-il argumentant du fait que « dès lors que tu te rends moins disponible, les gens ne vous appellent plus ».
Cet O. qui ne manque tout de même aucune occasion de me mettre au pied du mur. Lors de ma toute première sortie, une question m’avait ébranlé :
- Où habiteras-tu après ?
Me sentant alors dans un mauvais pas et peu aidé par J.-B., je m’étais retrouvé bafouillant, déstabilisé. Je n’exclue pas une tentative d’explication avec ce garçon. Pourquoi a-t-il une maison qu’il n’habite pas ? J’ai capté, lors d’appels de J.-B., qu’il était allé récupérer des meubles chez ses parent près de Mont-de-Marsan. Une question me hante : - Pourquoi est-il toujours là, chez J.-B. si je suis le nouveau mec ? C’est une difficulté à laquelle je me heurte et qui m’obsède rituellement. Mais puis-je vraiment prétendre être le nouveau mec ? Ne suis-je pas seulement « l’ange qu’il fallait sortir des griffes » du cynique et sanguinaire L. ?
- J.-M., je suis tellement amoureux, je voudrais vite récupérer tous mes moyens, te dévorer tout cru, t’entrainer dans un tourbillon érotique, cesser de te soucier et d’apparaître à tes yeux comme un malade déprimé. Dans un entre-deux traitements, lorsque je serai moins abattu par ces foutues chimios, je prendrai un billet de train qui m’amènera jusqu’à Dax, je t’en ferai la surprise, je m’imposerai ? Oui, il faut bien appeler les choses de la sorte. Afin de vivre deux ou trois jours à tes côtés… C‘est important. Je dois aussi t’impliquer davantage dans ma propre vie… Pas plus tard qu’hier soir, je t’ai demandé de te rendre bientôt dans mon appartement que L. a laissé dévasté, à Bordeaux. Je voudrai que tu te l’appropries – de toute façon L. y a repris tout ce qui était à lui. Si tu pouvais t’y accrocher un peu, être séduit, me connaître un peu plus après y être passé… Nous sommes le vingt-trois novembre, c’est vendredi, je trépigne, il est 15h10, à 16h00 et jusqu’à 18h00, on doit me transfuser la toute dernière poche de cette troisième chimio. Par la fenêtre, le ciel gris se détache, un peu de bleu apparait au-dessus des toits de zinc parisiens. Malgré un voile de fatigue du au traitement, à mon manque de globules rouges attaqués par la chimio, j’ai une féroce envie de sortir. Demain je promènerai Orange. Quand tu arriveras, on fera des choses différentes. Un restau tous les deux les yeux dans les yeux, c’est sur. L’occasion d’évoquer l’avenir se présentera (autrement que comme une simple chance pour moi de me reconstruire). Une (deux ?) ballades seront au programme et ce, malgré les menaces proférées par l’infirmière ce midi : « Vous n’avez pas beaucoup de globules rouges, vous serez en aplasie, vous serez sans doute obligé de revenir pour qu’on vous transfuse ! » Arrrgh ! Oiseau de mauvais augure.
Je la veux ma vie d’après, te souviens tu, J.-B., tu me disais quand j’étais très mal : « la vie commence ». Notre vie ? Mon beau J.-B., ne me lâche pas. Pendant tout ce temps pendant lequel je reçois les soins, ne te laisse pas séduire par un amant plus zélé, sois fort, attends-moi. Ne me lâche pas la main. J’ai la chance inouïe d’avoir rencontré un garçon naturel, profondément bon, touché par les difficultés des autres, enthousiaste. Je dois (j’ai commencé) faire virer la barre de bord, complètement. Je ne veux plus d’une vie surfaite, matérialiste. Je veux une vie faite de plaisirs simples. Je veux respirer, sentir très fort la liberté, croquer dans « la Vie d’après », avec toi.
Sur Saint-Louis, alors que j’attends mon traitement, un soleil pâle, un peu fragile, découpe les ombres. Même pâle, il nous guette notre soleil ! Je veux marcher dans le sable à tes côtés, je veux courir dans l’eau de notre Atlantique avec toi, je veux voir des paillettes de soleil dans tes yeux, je veux que tu sois fier d’être avec moi comme je le suis d’être à tes côtés. La vie d’après n’est pas si loin, elle nous tend les bras !
Je t’envoie mille et mille baisers. Ton ange qui t’aime si fort. M
« La Vie d’après » nous tend en effet les bras, à condition que rien ne s’en mêle… Pourquoi ai-je cette sensation incessante que tout et tout le monde se met en travers de notre histoire. Même malade comme je n’ai jamais été, beaucoup se révèlent à mon égard, incapables, au fond, de la moindre compassion. Nous l’avons constaté avec la réaction des amis face à notre histoire. Mais la résistance du contexte s’inscrit aussi dans les faits, c’est comme si un mauvais sort nous avait été jeté. J’ai l’impression que je nage à contre-courant derrière toi, d’abord avec délices, puis l’eau se fait plus dure à fendre et bientôt tu t’éloignes et j’ai beau déployer toutes mes forces, le courant est trop fort je ne te rejoins plus.
SMS de J-B. du 25 novembre 2007, à 05h19 : - Soirée difficile à la boîte avec C. qui n’est pas venu travailler. Et demain il ne sera pas là. Je ne peux pas prendre le train et je dois attendre lundi pour voir comment je peux m’organiser, je t’appelle demain. Je suis désolé. Je t’envoie mille bisous d’amour. A tout à l’heure
- Nous sommes le dimanche 25 novembre, je me faisais une fête de te retrouver enfin après plus de huit jours, dix exactement. Après ces putains de grèves qui t’ont empêché de monter mercredi comme d’habitude. Et voilà que pendant la nuit un sms provenant de toi est tombé : C., ton homme de mains t’a lâché : « malade », me dis-tu ce midi et qu’il t’incombe d’orchestrer le thé dansant de ce dimanche dans ton dancing rétro, préparations incluses : monter les tables, aller chercher les gâteaux, être sur place pour recevoir l’orchestre etc. Je t’en ai d’abord voulu de me prévenir à cinq heures du matin sans trop de détails J’ai passé le restant de la nuit à essayer de te joindre, sans succès ni à domicile, ni sur le portable. Et je me suis senti désespéré. Infernalement désespéré, j’ai absorbé une barrette de Lexomil, un Témesta, rien n’y a fait, mon désespoir allait grandissant. Au point de vomir, au point de penser que je ne te reverrai pas, au point de tout mêler. Le peu que tu exprimes de tes sentiments se mêlant à mon angoisse m’a fait perdre les pédales. Si j’avais été seul, si mes parents étaient partis chez les cousins, je crois que j’aurais avalé deux boîtes de Témesta. La nuit aurait duré…
Peut-être me serais-je repris ? Oui, évidemment, j’attendais trop l’appel de J.-B., qu’il m’en dise davantage. Pourquoi ma ligne était-elle si disponible quand, pendant près de cinq heures, les lignes de J.-B. étaient injoignables ? Personne chez lui, ok il avait beaucoup à faire, mais portable sur répondeur (tout le temps !). Il était allé dormir chez O. Cette maladie, le malaise dans lequel j’ai vécu ces derniers mois (cet été en particulier) dans la tyrannie de L. (que je peinais même à confier à mon psy) me font perdre les pédales, complètement. Un jour je suis heureux et la ville est à moi; le lendemain je voudrais fermer les rideaux et dormir longtemps pour oublier. Suis-je injuste avec J.-B.? Je ne me contrôle plus. Dans un de mes derniers messages, désespéré de ne pas le joindre, je lui ai dit que :
- Je voudrais mourir.
Je sais pourtant qu’il se débat avec son entreprise et que je suis source de soucis supplémentaires. Ce n’est pas juste, mais c’est vrai j’ai tant besoin dans cette débâcle thérapeutique, au milieu de mes effets secondaires qui ne sont que douleurs de la main, des gestes d’un compagnon, de ses gestes à lui. Alors, comment me contrôler ? Il est 15h30, dans une heure J.-B. aurait du sauter dans le train, le champagne était au frais, j’avais sélectionné mes restaurants où l’emmener pour lui faire choisir.
Quand il viendra (quand ?), ne serai-je pas affaibli par cette foutue aplasie, pourrai-je encore sortir, marcher, dîner au restau. Merde. Quelle foutue merde que cette maladie dans laquelle j’ai été précipité et qui m’isole tant.
Nous sommes allé marcher, depuis la rue des Deux Gares, puis rue du Faubourg Saint-Denis, nous avons traversé la rue Greneta jusqu’à Montorgueil. J’ai entrainé mes parents, j’en avais parlé la veille, que faire d’autre ? Nous sommes revenus par les boulevards Sébastopol et Saint-Denis. Crevé en fait. L’ennui n’a pas été trompé. Je suis mal, mal, mal. Depuis le seul et unique coup de fil de ce midi, J.-B. n’a pas rappelé. - Bon sang, qu’ai-je fait pour me retrouver dans cette solitude ? Mes parents sont adorables, ils essaient tout ce qu’ils peuvent mais rien ne cautérise cette peine qui m’envahit tout entier. L’idée de tirer le rideau, d’avaler des comprimés et de dormir pour peut-être m’éteindre, m’obsède. La vue du moindre sapin de Noël aux devantures des fleuristes, me plonge dans un désarroi sans fond. Quelles fêtes je me prépare ? Merde, merde, merde.
Ce matin, j’ai posté la lettre que j’avais prévu de donner à J.-B. lorsque nous aurions été seuls. Il y est question de « La Vie d’après », elle est résolument optimiste. Elle lui redit tout mon amour, la façon dont j’aimerai l’impliquer dans ma vie. Je me demande à quoi cela va servir maintenant, s’il la passe sous silence et continue de ne pas répondre à mes questions.